Lutherie numérique, hacking musical et trompette augmentée : fabriquer ma propre manière de jouer

Fabriquer ma propre manière de jouer

Lutherie numérique, hacking musical et trompette augmentée :

Depuis des années, je navigue entre musique électronique, bricolage et fabrication numérique, sans jamais trouver un instrument qui corresponde vraiment à ma manière de jouer. J’ai passé des nuits sur des machines Elektron, des Volca, des batteries électroniques et des logiciels comme Ableton Live, fasciné par leurs possibilités mais souvent à distance de leur logique. C’est de cette frustration qu’est née ma démarche de lutherie numérique et de fabrication d’instruments électroniques : inventer mon propre instrument, une trompette augmentée, pour enfin jouer la musique à partir de mon corps, de mon histoire et de ma façon d’apprendre.

Une musicalité très primaire : du djembé à la batterie électronique

Avant de parler de capteurs et d’ESP32, il faut revenir à la source : ma musique est d’abord une affaire de corps et d’instinct. Enfant, je jouais du djembé dans la forêt, sans solfège, sans partition, en observant, en écoutant et en reproduisant gestes et sons de manière très spontanée. Cette approche « primaire », orale, où l’oreille et le mouvement guident tout, reste le socle de ma pratique.

Plus tard, la batterie est entrée dans ma vie, et j’ai très vite convaincu mes parents de m’acheter une des premières batteries électroniques Yamaha DTXpress. Le jour où j’ai compris que je pouvais la brancher à un ordinateur pour déclencher des sons choisis dans Ableton ou d’autres logiciels de MAO, ça a été un coup de pied dans la porte de l’expérimentation. Soudain, un simple kit de batterie devenait une interface modulable, un contrôleur ouvert sur tous les sons possibles.

Des vents aux flûtes faites main : apprendre en fabriquant

Les instruments à vent sont arrivés plus tard, par opportunité : un vieux saxophone trouvé en brocante, enfin accessible financièrement.

J’avais toujours mis ces instruments sur un piédestal, comme l’emblème du soliste capable de « parler » avec son instrument, autant avec son souffle qu’avec ses émotions.

J’ai commencé le sax en autodidacte, avec beaucoup de plaisir, mais aussi le sentiment de tourner en rond : pour progresser, il fallait entrer dans le solfège, apprendre des morceaux « comme on doit », et cette voie manquait pour moi de jeu, de ludique, de spontanéité.

C’est en découvrant le travail de Nicolas Bras – ses flûtes et instruments du monde fabriqués dans des matériaux simples comme le PVC – que j’ai basculé vers la fabrication.

J’ai passé des heures à tenter de construire mes propres flûtes, en particulier les flûtes peules/fula : percer, ajuster, tester, rater, recommencer. J’ai pu me procurer une fula grâce au talent de Samuel Lares (luthier/flûtiste).

Là, j’ai compris que mon rapport aux instruments n’était pas seulement celui d’un musicien : j’avais besoin de comprendre comment ils naissent, comment leur forme, leurs perçages, leur matière façonnent le son. 

Depuis des années, je navigue entre musique électronique, bricolage et fabrication numérique, sans jamais trouver un instrument qui corresponde vraiment à ma manière de jouer. J’ai passé des nuits sur des machines Elektron, des Volca, des batteries électroniques et des logiciels comme Ableton Live, fasciné par leurs possibilités mais souvent à distance de leur logique. C’est de cette frustration qu’est née ma démarche de lutherie numérique et de fabrication d’instruments électroniques : inventer mon propre instrument, une trompette augmentée, pour enfin jouer la musique à partir de mon corps, de mon histoire et de ma façon d’apprendre.


Une musicalité très primaire : du djembé à la batterie électronique

Avant de parler de capteurs et d’ESP32, il faut revenir à la source : ma musique est d’abord une affaire de corps et d’instinct. Enfant, je jouais du djembé dans la forêt, sans solfège, sans partition, en observant, en écoutant et en reproduisant gestes et sons de manière très spontanée. Cette approche « primaire », orale, où l’oreille et le mouvement guident tout, reste le socle de ma pratique.

Plus tard, la batterie est entrée dans ma vie, et j’ai très vite convaincu mes parents de m’acheter une des premières batteries électroniques Yamaha DTXpress. Le jour où j’ai compris que je pouvais la brancher à un ordinateur pour déclencher des sons choisis dans Ableton ou d’autres logiciels de MAO, ça a été un coup de pied dans la porte de l’expérimentation. Soudain, un simple kit de batterie devenait une interface modulable, un contrôleur ouvert sur tous les sons possibles.


Des vents aux flûtes faites main : apprendre en fabriquant

Les instruments à vent sont arrivés plus tard, par opportunité : un vieux saxophone trouvé en brocante, enfin accessible financièrement. J’avais toujours mis ces instruments sur un piédestal, comme l’emblème du soliste capable de « parler » avec son instrument, autant avec son souffle qu’avec ses émotions. J’ai commencé le sax en autodidacte, avec beaucoup de plaisir, mais aussi le sentiment de tourner en rond : pour progresser, il fallait entrer dans le solfège, apprendre des morceaux « comme on doit », et cette voie manquait pour moi de jeu, de ludique, de spontanéité.

C’est en découvrant le travail de Nicolas Bras – ses flûtes et instruments du monde fabriqués dans des matériaux simples comme le PVC – que j’ai basculé vers la fabrication. J’ai passé des heures à tenter de construire mes propres flûtes, en particulier les flûtes peules/fula : percer, ajuster, tester, rater, recommencer. Là, j’ai compris que mon rapport aux instruments n’était pas seulement celui d’un musicien : j’avais besoin de comprendre comment ils naissent, comment leur forme, leurs perçages, leur matière façonnent le son.


Révélation trompette : un objet compact pour un geste évident

La trompette est arrivée avec les modèles en plastique, à bas prix. Je me suis dit : « Ce n’est pas cher, je n’ai jamais essayé, allons‑y. » La révélation a été instantanée : un instrument compact, réactif, simple dans sa conception, avec un rapport physique très direct dès les premières prises en main. Le son sort assez vite pour donner envie de continuer, mais l’objet garde une exigence corporelle qui me parle.

Cette fois, j’ai décidé de prendre des cours tout de suite, en me disant que c’est au début que se jouent les postures, les gestes, les façons de souffler que l’on traîne ensuite pendant des années. Dans la foulée, j’ai rejoint la fanfare « Les Rillettes de Belleville », avec un répertoire qui explore les musiques des Balkans, le ska, le brass band, le New Orleans, etc. Il m’a fallu presque deux ans pour apprendre le répertoire, car ma manière d’apprendre, très auditive et gestuelle, ne correspond pas toujours aux schémas classiques, mais cela a ancré la trompette au cœur de ma pratique collective.


Fablab La Verrière : hackerspace de quartier et deuxième maison

Un lieu a joué un rôle clé dans le passage de la musique à la lutherie numérique : le Fablab La Verrière, à Montreuil. C’est un laboratoire de fabrication citoyen de plusieurs centaines de mètres carrés, avec des machines de fabrication numérique (imprimantes 3D, découpe laser, brodeuse, plotter de découpe), des outils de menuiserie, des espaces de recyclage, et une équipe qui accompagne projets personnels et collectifs.

Un stage chez eux m’a littéralement ouvert les yeux sur ce qu’est un hackerspace : un espace où l’on peut venir avec une idée un peu folle, se faire accompagner, apprendre en faisant, réparer, détourner, inventer. Aujourd’hui, j’y expérimente presque toutes les semaines : impression de pièces pour fixer des capteurs sur la trompette, découpe de supports, essais de boîtiers, montage de prototypes électroniques. Je dois beaucoup à l’équipe de La Verrière – pour leur accueil, leur patience, leur travail de passionné souvent sous‑valorisé – qui crée les conditions concrètes pour que des projets de lutherie numérique comme le mien puissent exister.


De la culture hackers/makers à la lutherie numérique

Ce que je fais aujourd’hui s’inscrit clairement dans la culture hackers/makers : ouvrir les boîtes noires, détourner les objets, fabriquer ses propres outils, partager les savoirs, apprendre en faisant. Le livre « L’Âge du faire » de Michel Lallement, qui décrit le hackerspace Noisebridge et son principe de « do‑ocratie » – est légitime celui qui fait – a mis des mots sur cette éthique. On y retrouve cette idée qu’on se construit par l’action, en bricolant, en expérimentant, plutôt qu’en attendant une validation extérieure.

Mes lectures autour du hacking musical et de l’ouverture des machines, tout comme la découverte de communautés qui « ouvrent la boîte noire » de la musique numérique, ont renforcé cette conviction : pour retrouver de la liberté musicale, il faut reprendre la main sur les interfaces, les capteurs, les protocoles, les logiciels. La lutherie numérique – la conception d’instruments électroniques et hybrides, souvent pour la scène – est devenue pour moi le terrain naturel où ces influences se rencontrent.


Une filiation : du garage paternel aux FabLabs

Cette envie de bricoler et de fabriquer ne sort pas de nulle part. Je la relie à une histoire familiale très concrète : celle d’un père garagiste, solitaire, capable de tout construire ou réparer de ses mains. Dans le garage, on ne jette pas d’emblée, on adapte, on répare, on combine des pièces pour redonner vie à des machines.

Entre l’atelier d’un garagiste et celui d’un luthier numérique, la différence est finalement mince : on y aligne des outils, des pièces détachées, des projets à moitié terminés ; on y mesure, on y ajuste, on y raconte quelque chose de soi à travers ce qu’on fabrique. Les FabLabs comme La Verrière prolongent pour moi cette culture : ce sont des garages partagés où l’on vient bricoler son rapport au monde, un objet après l’autre.


Vers une trompette augmentée : mon laboratoire embarqué

C’est dans ce contexte – parcours musical atypique, culture hacker/maker, ancrage dans les lieux de fabrication – qu’est né mon projet de trompette augmentée. L’idée : transformer la trompette en un laboratoire embarqué, capable de mesurer en temps réel ce que je joue et comment je le joue. Concrètement, j’utilise :

  • un micro et un algorithme de détection de hauteur pour analyser la note jouée ;
  • des capteurs sur les pistons pour connaître le doigté ;
  • un capteur de pression pour suivre le souffle, sans gêner le jeu ;
  • éventuellement des capteurs de mouvement pour observer la posture de l’instrument.[

Toutes ces données alimentent une interface pensée pour ma manière d’apprendre : beaucoup de couleurs, de pictogrammes, de retours visuels simples, plutôt que des partitions complexes. Le dispositif me renvoie en temps réel si la note est juste, si le doigté est adapté, si je souffle trop ou pas assez, ce qui transforme chaque session en séance de recherche‑création autant que de travail instrumental.


Rencontres décisives : l’empreinte d’Emmanuel Fléty

Dans cette aventure, la rencontre avec Emmanuel Fléty a été un véritable catalyseur. Ingénieur en électronique à l’Ircam, il travaille depuis des années sur les capteurs, l’interaction gestuelle et la lutherie numérique, en développant des systèmes embarqués pour la performance live, la scénographie et la recherche musicale. Ses projets montrent comment des capteurs intelligemment conçus peuvent prolonger le geste musical, transformer des objets en interfaces expressives, et relier le corps à l’électronique de manière fine.

Échanger avec lui, découvrir son approche du prototypage, voir comment il articule fabrication, scène et recherche, m’a donné confiance dans ma propre démarche. Cela a confirmé que l’on peut vivre à l’intersection de ces mondes – musique, électronique, fabrication – et que la lutherie numérique n’est pas un hobby marginal mais un véritable champ de création contemporaine.


S’inspirer de voix féminines et d’instruments augmentés

Mon imaginaire sonore est nourri aussi par des récits et des figures, notamment féminines, qui réinventent le rapport aux instruments. Le podcast « Cherchez la femme » de Flore Benguigui, et en particulier l’épisode « Des femmes et des basses », met en lumière des bassistes et artistes qui explorent des basses augmentées, des setups hybrides, des scènes où l’instrument devient un terrain d’expérimentation identitaire autant que sonore.

Entendre ces histoires de musiciennes qui s’approprient la technologie, hackent leurs instruments, ajoutent de l’électronique tout en restant profondément ancrées dans le geste instrumental, m’aide à situer mon propre travail. Ma trompette augmentée, mes capteurs, mes patchs, s’inscrivent dans ce mouvement plus large d’émancipation par la fabrication et par la réinvention des outils.


Hacking musical et lutherie numérique comme geste militant

Pour moi, la lutherie numérique et le hacking musical sont une forme de militantisme discret. Refuser les instruments fermés, les logiciels imposant une seule façon de faire, les interfaces pensées pour un « utilisateur moyen » qui ne tient pas compte des cerveaux et des corps différents, c’est déjà un geste politique.

En construisant ma trompette augmentée, en imaginant un dispositif pédagogique adapté à ma dyslexie, en cherchant à jouer l’électroacoustique d’une manière qui respecte mes besoins sensoriels et ma trajectoire, j’affirme un droit : celui de composer son propre rapport à la musique. Je ne cherche pas à cocher les cases de la virtuosité classique, mais à fabriquer un environnement où je peux explorer, apprendre et m’exprimer sans trahir ce que je suis.


Vers un projet live électroacoustique

Ce projet n’est pas qu’un ensemble de prototypes : je le construis avec en ligne de mire une forme live. La lutherie numérique a, pour moi, vocation à retourner sur scène, à redonner du geste, du risque, de la présence, là où la musique électronique peut parfois se cacher derrière les écrans.

Je veux jouer une musique électroacoustique où la trompette augmentée dialogue avec des machines, des textures générées par ordinateur, des sons issus de mes bricolages, tout en restant lisible pour le public : on doit voir que quand je souffle, quand je bouge, quand j’actionne un piston, quelque chose se passe dans le son. C’est ce lien direct entre geste et résultat sonore qui m’intéresse, plus que la perfection technique.


Faire de cette démarche un métier

Derrière tout cela, il y a une ambition claire : vivre de cette façon de faire. En tant que designer, maker et explorateur de lutherie numérique, je souhaite mettre cette expertise hybride au service :

  • d’écoles de musique et de conservatoires qui veulent explorer des pédagogies augmentées ;
  • d’artistes qui souhaitent des instruments électroniques ou hybrides sur mesure ;
  • de lieux culturels, de FabLabs et de structures d’innovation souhaitant relier fabrication, performance et expérimentation sonore.

Il ne s’agit pas seulement de vendre un « produit », mais de proposer des processus : co‑conception d’instruments, accompagnement de projets, ateliers de hacking musical, dispositifs électroacoustiques pour la scène. Ma valeur n’est pas seulement dans l’objet final, mais dans cette manière d’avancer par essais, erreurs, documentation et partage.


Conclusion : chercher, fabriquer, jouer

Du djembé dans la forêt à la trompette augmentée bardée de capteurs, du garage paternel au Fablab La Verrière, des machines Elektron aux prototypes électroacoustiques, un fil rouge se dessine : apprendre en faisant, ouvrir les boîtes, fabriquer ses propres chemins. Je n’ai pas encore trouvé une forme définitive de jeu, et c’est peut‑être très bien ainsi : la recherche de ma manière de jouer est un processus, pas un objectif figé.ogenie+3

La lutherie numérique et la fabrication d’instruments électroniques sont devenues mon langage pour raconter ce chemin. Un langage fait de soudures, de capteurs, de bois et de plastique, de sons acoustiques et de signaux numériques, de rencontres, de textes et de lieux qui me permettent, peu à peu, de mettre le monde à ma main – et ma musique à portée de mon corps.


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